Au XVème siècle, Johannes Gutenberg révolutionne le monde littéraire avec l’invention des caractères mobiles et la redécouverte de l’imprimerie, créée initialement en Chine. Le peu de caractères de l’alphabet latin rendra l’imprimerie occidentale bien plus facile à développer, et, rapidement, de nombreux imprimeurs vont apparaître et ainsi permettre l’émergence de créateurs typographiques.

Ces créateurs vont répondre à différentes demandes au fur et à mesure des années et découvrir toute la richesse des formes que les lettres peuvent prendre. Les premières versions de caractères mobiles (les humanes) s’inspireront des formes de lettres manuscrites de l’époque. Puis apparaîtront les Garaldes, les Réales, les Didones etc (voir la classification Vox). Chaque famille de lettres sera créée dans un but spécifique, pour répondre à un besoin particulier.

 

Dans cet article, on va voir comment choisir correctement une police d’écriture en analysant son background historique, sa raison d’être et l’émotion qu’elle transmet.  

Chaque caractère d’imprimerie possède son propre passé, véhicule un bagage culturel, historique et social, et crée par sa seule présence sur une page, au-delà du sens des mots écrits, une véritable ambiance.
David Rault

 

Cet article est le premier d’une liste de plusieurs articles dédiés à la typographie :

 

En tant que designer, vos choix typographiques vont être cruciaux dans votre travail. Ce sont ces choix qui vont donner le « ton » de votre produit.  Et pour faire les bons choix, il est important de prêter attention à 3 domaines dont on oublie souvent l’importance capitale :

 

  • l’origine historique des polices
  • leurs contextes d’utilisations actuels
  • leurs fonctions

Histoire

Comme on l’a vu plus haut, chaque police d’écriture a été créée pour remplir un besoin particulier. Pour illustrer ça, on va prendre un exemple assez connu : l’histoire du Gill Sans.

 

En 1915, Edward Johnston, typographe britannique reçoit une commande du directeur de London Transport lui demandant de créer un caractère spécial pour la signalisation du métro londonien. Edward lui propose la linéale  Johnston Railway Sans, en la concevant de manière à rendre le texte clair et lisible de loin. En 1926, Eric Gill, ancien apprenti dans l’atelier d’Edward Johnston conçoit la Gill Sans dans le but de perfectionner la Johnston Railway Sans, qu’il ne trouve pas assez lisible. Cette typographie sera utilisée pour le LNER (London and Northeastern Railway).

 

London Underground, 1910s-30s (18)

Une voyageuse achète un ticket dans une machine automatique du métro londonien en 1932

En 1997, la BBC adopte le Gill Sans dans sa nouvelle charte graphique, l’utilisant pour toute ses chaines.

 

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Aujourd’hui encore, le Gill Sans est très utilisé au Royaume-Uni. Tellement, en fait, qu’on le surnomme « l’Helvetica Britannique ». En étudiant l’histoire de ce caractère, on s’aperçoit que 2 étiquettes lui sont définitivement attachées : La signalétique, et le Royaume-Uni. Il peut donc être intéressant de considérer l’usage du Gill Sans dans un travail lié à au moins une de ces « étiquettes ».

 

En faisant ce travail « généalogique », on remonte à la raison d’être d’un caractère. On comprend sa nature et on en déduit donc la meilleure façon de l’utiliser. L’histoire d’un caractère n’est cependant pas la seule chose qui importe. Au fur et à mesure des années, les graphistes se sont appropriés les polices de caractères, et des tendances ont émergé en fonction des milieux. Ainsi, chaque domaine, chaque culture, chaque lieu, possède son arsenal propre de polices.

Contexte et Connotations

La typographie est un élément clé du design. Elle donne le « ton » d’un discours, elle aide le lecteur à situer le contexte de ce qu’il lit. Elle insuffle de l’émotion dans votre travail. Des études montrent que la typographie possède une influence importante dans la persuasion publicitaire.

 

Si chaque caractère est conçu pour servir un but précis, le passage du temps créé de nouvelles tendances et donc de nouveaux usages. Ainsi, d’anciennes polices oubliées refont surfaces pour être utilisées à des fins modernes. En tant que Designer, vous devez suivre ces tendances attentivement pour éviter de faire de mauvais choix.

 

En effet, au fur et à mesure des années, certains caractères deviennent « canon » dans certains domaines. Leurs utilisation peut devenir obligatoire à cause du message qu’ils transmettent et par la connotation que les gens en font à cause de la sur-représentation de ces caractères dans un domaine particulier.

 

 

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Chaque caractère est attaché par la force des choses à un ou plusieurs contexte(s). Lorsque vous devez aborder un nouveau projet, la première chose à faire est de vous approprier les codes du milieu. Et cela passe aussi par identifier les tendances typographiques de celui-ci.

Fonction

Toute les polices d’écritures n’ont pas la même utilité. Chaque caractère est créé initialement pour remplir un besoin, et ce besoin est autant contextuel que fonctionnel. On peut classer les polices selon plusieurs critères de choix comme le support de lecture (web/print) ou le style de texte (titrage ou blocs de textes).

Support

Certaines polices d’écritures fonctionnent très bien sur papier, mais peuvent être totalement inadaptées à la lecture sur écran. Les polices conçues pour le web sont très lisibles, compatibles avec la plupart des navigateurs, des systèmes d’exploitation et supports de lecture. Elles sont aussi composées de plusieurs graisses (light, regular, bold par exemple). Pour choisir simplement une police adaptée à un site internet ou une application mobile, il existe plusieurs sources fiables, comme GoogleFont ou Adobe Typekit.

Titrage et labeur

En typographie on distingue 2 catégories de textes, le titrage, et le labeur :

 

  • Le titrage concerne comme son nom l’indique, les titres et entêtes. C’est la partie la plus importante de votre texte, celle qui donne le ton à votre publication, c’est votre signature. La grande taille du titrage autorise un choix assez large parmi les polices.

 

  • Le labeur concerne les blocs de textes et donc souvent de petits caractères. Si le choix des caractères de labeur est moins important pour le « ton » de la publication, il est en revanche capital pour le confort de lecture et la fatigue visuelle. Un bloc de texte dense et long doit être agréable à lire. Le choix de la police de labeur est une affaire de précision.

 

 

Aparté : Empattements ou sans empattements ?

Parmi les différentes catégories de la classification Vox Atypi, 2 grandes familles émergent : les polices à empattements et celles sans empattements.

  • Les polices à empattements (ou serif) ont des caractères composés d’excroissances angulaires aux extrémités. Directement inspirés par les tracés calligraphiques d’antan, ces terminaisons sont aujourd’hui une aide formidable pour la lecture. Elle permettent en effet de mieux visualiser la ligne de pied des mots. Elles agissent tel un rail visuel, guidant l’œil jusqu’au bout des lignes de textes. Ces polices sont donc très adaptées pour les textes de labeur.

 

  • Les polices sans empattements (ou sans serif) sont aussi appelées linéales ou polices bâtons. Dépourvues de décorations, ces polices sont épurées, ramenées à une forme la plus simple possible. Les linéales sont souvent utilisées pour les textes sur écrans, car une grande partie d’entre elles ne présentent pas de détails trop petits pour être affichés. On utilise beaucoup les polices sans serifs pour les titres, car elles attirent souvent plus l’attention du fait de leur simplicité.

 

Certaines polices sont bonnes aussi bien pour du titrage que du labeur. Cela dit, en règle générale on préférera 2 familles de polices différentes sur un même travail. Cela permettra de créer un contraste marqué entre ces 2 catégories et d’établir une dynamique claire. Mais on en parlera plus en détail dans un prochain article consacré au « font-pairing ».

Conclusion

Je n’ai abordé ici que le plus évident, mais la recherche typographique est loin d’être aussi simple que cet article veut bien le montrer. Il y a beaucoup d’autres paramètres qui rentrent en compte dans le choix d’une police, comme les émotions qu’elle dégage d’elle même ou la forme de ses lettres.

 

Le graphisme est un art de situations, c’est l’art de répondre à des besoins, de résoudre des problèmes, de savoir comment faire passer un message, une émotion. Un bon graphiste est un graphiste qui sait choisir ses polices en fonction du message qu’il veut transmettre.

 

Renseignez-vous au maximum sur une police avant de l’utiliser. C’est la chose la plus importante à retenir. Trouvez son historique, ce pourquoi elle a été conçue, comment est elle utilisée aujourd’hui, quelle sont les émotions qu’elle transmet etc. Il n’y a pas de règle stricte, seulement un ensemble de paramètres à prendre en compte et qu’il est capital de ne pas négliger.