Si vous êtes Designer, vous avez forcément été amené à faire des choix typographiques pour vos différents travaux. Bien choisir ses polices, c’est important. Comme on l’a vu dans l’article sur l’anatomie des typographies, choisir une simple famille de caractère revient à faire beaucoup de recherches techniques et contextuelles. L’art de faire cohabiter les polices entres elles (ou le font-pairing) est un procédé très différent différent.

 

Cet article est le second d’une liste de plusieurs articles dédiés à la typographie :

 

 

Si le processus de choix d’une police unique est lié à beaucoup de domaines techniques, l’art de coupler des polices est lui plutôt basé sur des considérations esthétiques en général. Dans cet article, on va voir quelques conseils et astuces qui vous aiderons à voir quelles polices fonctionnent ensembles et comment faire des choix cohérents et harmonieux.

Une affaire de contraste

 

Lorsqu’on lit un texte, on s’attend à une expérience de lecture agréable. Pour faciliter celle-ci, vous avez à votre disposition beaucoup d’outils et de moyens.

 

Différencier clairement les différents éléments d’un texte apporte un confort de lecture certain et évite la fatigue visuelle. Cette différenciation peut s’opérer de différentes façon:

 

 

C’est ce dernier élément qui va majoritairement nous intéresser dans cet article. Comment créer du contraste typographique ? Plusieurs techniques interviennent. Le font-pairing est l’une d’entre elles : l’art d’utiliser plusieurs polices sur un même document pour créer une différentiation des éléments. Mais cette cohabitation doit rester harmonieuse et offrir un dynamisme de lecture sans pour autant perdre le lecteur dans un bazar visuel.

“Mélanger les polices équivaut à préparer une salade. Commencez par un petit nombre d’éléments représentant différentes couleurs, saveurs et textures. Recherchez le contraste plutôt que l’harmonie, les différences percutantes plutôt que les transitions fluides. Attribuez un rôle à chaque ingrédient : des tomates sucrées, des concombres croquants, etc.”
— Ellen Lupton, Comprendre la typographie – Editions Pyramyd

 

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Le font-pairing est un mariage. Et comme pour une véritable union, les différentes parties doivent fonctionner en harmonie tout en gardant leurs indépendances. Chaque partie doit renforcer l’efficacité de l’autre et la soutenir.

 

 

Pour rester dans l’analogie du mariage, il existe même un Tinder de la typographie où vous pouvez « matcher » différents caractères et découvrir de belles combinaisons. Discover Typography, le Pinterest des polices, permet aussi de faire de belles découvertes.

 

Voici donc une liste d’astuces pour créer de belles combinaisons typographiques. Ces conseils ne sont pas exhaustifs mais représentent une base solide sur laquelle s’appuyer.

Serif et Sans Serif

On a vu dans le premier article de cette série la différence entre les polices Serif et sans Serif. La grand différence de style entre ces 2 catégories offre un contraste important entre les différents éléments, ce qui permet par exemple d’identifier efficacement un titre dans un corps de texte.

 

Mélanger une police sans serif avec une sans serif est une des méthodes les plus utilisées car elle est très efficace. C’est un classique, facile à réaliser et laissant peu la place à l’erreur.

 

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Walter Magazine – par Fabien Barral

Bien entendu, il ne suffit pas de mélanger n’importe quelle police serif avec n’importe quelle sans serif pour que la magie opère. Il est aussi bon de varier les « personnalités » des polices, ce qu’elle évoques et proposent comme émotions. Cette pluralité de personnalité provoque un dynamisme agréable dans la lecture. Attention toutefois, varier les personnalités ne veut pas dire opposer des messages contradictoires.

Chaque caractère possède en effet un background de connotation, comme on l’a vu dans le premier article de cette série. Ces connotations ne doivent pas s’opposer. On évitera par exemple de mélanger une fonte corporate/sérieuse, avec une fonte enfantine.

Restez simple

Le premier réflexe des débutants en graphisme est souvent d’aller chercher des polices dans des bases de données en lignes, souvent gratuites. Que ce soit Windows, Apple, ou Linux, chacun des systèmes d’exploitation possède son propre package de police intégré. Et ce sont de très bonnes polices !

 

Garamond, Futura, Baskerville, Georgia… beaucoup de ces polices sont de très bons premiers choix. Ne les snobez pas sous prétexte qu’elles sont déjà incluses dans les systèmes et paraissent trop classiques. Les classiques sont justement efficaces et ont prouvé leurs valeurs avec le temps.

Utiliser les polices proposées par défaut, ce n’est pas céder à la facilité, c’est connaître son sujet.

 

Bien sûr vous pouvez aller chercher d’autres types de caractères. Certaines bases de données sont très bonnes (comme en témoigne cet article sur le font pairing à base de Google Font). L’idée, c’est qu’avant d’aller sur internet, regardez déjà ce que vous avez sur votre ordinateur.

Evitez les polices de mêmes familles

On l’a vu en début d’article, le contraste est capital dans un travail de combinaisons de polices. Evitez donc d’utiliser des caractères de mêmes familles sous peine de troubler la lecture par des caractères trop similaires entres les différents éléments. Si les polices se ressemblent, elles vont « s’autodétruire », troublant la lecture en créant un bazar visuel, ce qu’on veut éviter.

Utilisez les graisses de textes

Toujours dans l’optique de créer du contraste, la solution facile est de jouer avec les graisses de texte.

 

Un peu de vocabulaire

Une police représente l’ensemble des dessins caractères d’un alphabet. Une fonte est une déclinaison de cette police. Chaque police possède son lot de fontes. On désigne comme fonte, l’ensemble des formats différents d’une polices (OTF, TTF etc) mais aussi ses différentes graisses. La graisse d’un caractère est définie par l’épaisseur de son trait. Une fonte standard est souvent désignée par convention comme « regular » (en anglais). On trouve différents niveau de graisses tels que « bold » pour les traits épais, ou « light » pour les traits fins. Beaucoup d’autres niveaux de graisses peuvent exister, parfois même des dizaines.

 

Le contraste qu’offre les différents niveaux de graisses permet de différencier facilement les différents éléments d’un texte, et d’établir un rapport hiérarchique entre ceux-ci. Un texte bold se voit plus qu’un texte light.

 

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N’hésitez pas à jouer avec les graisses en plus des tailles de polices. Cela facilitera le travail de l’oeil du lecteur et l’aidera à se repérer sur votre document.

 

Attention toutefois à prendre en compte les contraintes imposées par votre support. La lecture sur écran ne fonctionnant pas de la même manière que sur papier, des caractères trop fins peuvent perdre leurs détails et gêner le lecteur.

Créer un écosystème typographique viable

On l’a vu plus haut, chaque police utilisée sur un document doit vivre par elle même, et savoir donc se différencier des autres pour pouvoir exister.

Concevoir un écosystème typographique viable, c’est réussir à mélanger plusieurs fontes efficacement, sans créer de conflits. Pour cela, un simple choix de polices différentes ne suffit pas. A vous de jouer avec les graisses, les italiques, le kerning, et les autres moyens à votre disposition pour rendre chaque fonte unique.

 

 

Le Kerning (en anglais), interlettrage, ou même crénage, représente l’espace négatif entre les lettres d’un mot. Vous pouvez apprendre à gérer ces espaces négatifs sur Kern Type, un mini jeu pédagogique sur le crénage optique.

 

Pour vérifier que votre écosystème typographique est viable, vous pouvez vérifier l’hétérogénéité des valeurs de gris typographiques.

 

Le gris typographique représente le degré de « présence » d’un texte sur un fond. Plus un texte est gras et ses caractères proches les uns des autres, plus l’ensemble à l’air sombre (ou clair, si on considère un texte blanc sur noir). A l’opposé, plus un texte est fin et espacé, plus celui ci semble clair et aéré.

 

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Pour comprendre cette notion, il vous suffi de flouter un ensemble de texte, ou de loucher avec vos yeux. Vous pourrez ainsi détecter ces valeurs de gris.

Créer un écosystème typographique viable, c’est pouvoir distinguer les différents textes uniquement en comparant les gris typographiques. Si vous avez du mal à différencier les zones, c’est probablement que votre travail n’est pas assez bon.

Créer des rôles

Quitte à créer différentes valeurs de gris typographiques, autant leurs allouer des rôles spécifiques. Toujours dans un soucis d’ergonomie de lecture, vous pouvez restreindre différentes fontes à des tâches spécifiques. C’est une des bases du design éditorial.

 

Habituellement, on utilise rarement plus de 2 polices dans un même document, une pour le titre, et l’autre pour le corps de texte. Mais un document est souvent composé de plus que ça. On trouvera des sous-titres, des introductions, des légendes, des citations, des apartés etc. Chacun de ces éléments doit avoir son identité propre. Au fur et à mesure de sa lecture, l’utilisateur assimilera instinctivement les codes typographiques que vous avez mis en pages et profitera d’une expérience agréable.

 

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Cereal Magazine

 

Cela dit, on peut tout à fait réussir à différencier beaucoup d’éléments de texte tout en gardant un nombre de polices limités, en jouant avec les différentes fontes, et paramètres comme les tailles, graisses, etc. N’hésitez pas à construire une charte typographique pour chaque document en documentant polices, tailles, crénages, interlignages et autres curseurs.

Du contraste mais pas trop

Eviter les trop grandes différences

Si le contraste typographique est important, l’équilibre et l’harmonie visuelle d’un document l’est tout autant. Si vous choisissez des polices qui sont toutes très très différentes, avec beaucoup de personnalité, vous risquez de créer un bazar visuel malvenu.

En général, on limitera à 1 l’utilisation des polices à forte personnalité. De plus, préférez l’harmonie à la différence totale. Une police est composée d’un nombre important de paramètres, et donc de nombreux curseurs avec lesquels on peut jouer.

 

Pour garder une cohérence globale sur un document, il est important de garder des valeurs communes entre les différentes polices. Chaque police transporte en effet avec elle une ambiance, une humeur, comme on l’a vu dans le premier article de cette série. Les polices ne doivent pas se contredisent entre elles.

Mais la personnalité n’est qu’un des paramètres. Il existe d’autres curseurs avec lesquels on peut jouer, pour différencier ou rapprocher des polices. Il faut trouver le bon compromis entre l’harmonie et le contraste.

Conclusion

Il n’est pas rare de passer des heures à chercher des combinaisons typographiques parfaites. Il s’agit d’insérer une ambiance, un contexte, et de viser un lectorat particulier. Mais aussi d’adhérer aux règles que l’on a vu ci-dessus, en comptant bien sûr aussi sur l’avis du client.

 

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Savoir lier des polices parfaitement n’est pas une compétence que l’on acquiert du jour au lendemain. C’est un apprentissage lent, basé sur l’observation, la veille, et l’entrainement. Maîtrisée, elle devient l’une des meilleures alliées du graphiste et de n’importe quel professionnel de la mise en page.